AM Art Films
25/11/2017 - 11/03/2018

La tempête

Philippe Mayaux, Philippe Ramette, Franck Scurti, Alain Séchas, Morgane Tschiember - CRAC Sète

© La Tempête, 2017

Exposition collective

« Une tempête. Le fracas du tonnerre. Des éclairs. »

(1) William Shakespeare n’a besoin que de ces quelques mots pour évoquer la violence de la tempête qu’il campe dès l’ouverture de sa pièce éponyme. Résonne alors en nous cette peur mêlée de fascination que nous éprouvons face aux éléments qui, soudainement, se déchaînent. La tempête est une contradiction intérieure. Nous nous mettons naturellement à l’abri de la foudre, du vent, du tonnerre, de la pluie,… mais demeurons subjugués par cette puissance à l’œuvre. Ce sentiment est également central dans un formidable tableau de Giorgione, La Tempesta (2) : « … il y a dans ce tableau un événement qui ne se produit pas, une menace qui demeure en suspens, un éclair qui ne provoque pas d’averse. Les personnages de La Tempête ne semblent pas s’en soucier, rien n’entame leur indifférence, rien ne leur fait perdre contenance… les éléments n’arrivent pas à se déchaîner, la vie ne tient qu’à un fil, elle défie les lois de la physique, et l’imminence de cet événement indéfinissable suscite la crainte et l’inquiétude. » (3)
La tempête peut se déchaîner également sous un crâne, dans un verre d’eau. Elle est éblouissante, intime, bouleversante, destructrice, source de vie, d’envies et de peurs… Le parcours de l’exposition nous plonge dans l’imminence d’un orage annoncé, dans une tourmente intérieure, dans l’espoir et la désillusion qui peuvent suivre une renaissance.
L’exposition s’articule dès l’entrée autour de l’œuvre de Marcel Broodthaers qui résonne avec sa Chère petite sœur… comme un hommage à Noëlle Tissier. Carte postale annonciatrice du voyage à venir, elle nous laisse envisager l’ampleur imaginaire de cet ailleurs que nous allons traverser. La première salle est fortement éclairée et emplie des signes annonciateurs de l’orage imminent. Les gouttes, la pluie, l’arrivée des nuages sont évoquées par des œuvres de petites dimensions, comme les prémisses de l’ampleur de l’événement à l’approche. Les forces naturelles se déchaînent une fois le rideau traversé (qui n’est pas sans évoquer le miroir d’Alice (4)), et la pénombre aidant, nous plongeons au cœur de l’orage en défiant du poing le ciel, là où gît l’évidente métaphore de son fracas.
Plus sombre encore, la salle suivante est le lieu du théâtre, des ruptures d’échelles. Ces univers d’une inquiétante étrangeté, d’une violence sourde, ne sont pas sans évoquer nos peurs enfantines ressenties à la lecture de contes ou lors de la déflagration de la foudre. Le feu, les arbres abattus, la perte de repères dans la forêt, les créatures fantastiques transforment cet endroit en une déambulation mentale.
L’obscurité de la troisième salle est seulement percée d’éclats de lumière diffusée par les œuvres. Il est question ici d’illusions, de faux-semblants. Tout comme dans la caverne de Platon (5), les apparences sont trompeuses. Nos sens bouleversés par la furie de la tempête nous privent de toute perception lucide de la réalité.
La salle suivante est celle des vanités. Nous sommes dans cet abri primitif dont les murs sont la surface de projection d’une réalité fantasmée, celle de notre monde intérieur en lutte avec la conscience du caractère éphémère de notre existence et, de manière plus vaste, de la condition humaine.

Dans l’espace de transition du couloir, des paysages aux couleurs irréelles observés par des êtres soufflés nous guident vers le premier étage, celui du vent, de la nuée et de l’onirique. C’est le domaine d’Eole, des volcans imaginaires, de la fantaisie, du rêve éveillé. Nous nous noyons avec délice dans le lac perdu.
En redescendant trempés par cette immersion, nous le demeurons. Dans cette nouvelle salle, l’eau est omniprésente. Le paysage est subaquatique et irréel, une raie nous scrute tel un monstre marin surréaliste. Nous sommes au fond des abysses. Les cabans de marins fleurissent, les portes se ferment en l’air. Nous sommes aspirés dans ce tourbillon, au milieu du Maelström.
Nous reprenons une grande bouffée d’air et sommes en présence d’un arbre déraciné, d’une petite feuille tremblant légèrement au vent….Il est question de la puissance tentaculaire de la tempête et de la renaissance, de reconstruire, de revivre ou de vivre à nouveau.
Vivre à nouveau, c’est avoir l’espoir que les choses puissent s’apaiser mais sans la moindre certitude que cela puisse advenir. Comme les illusions anarchistes de Charles Fourier (6), tentant de définir un nouveau système social, il s’agit ici d’essayer de retrouver une forme de lucidité sur le monde. Sur ce qu’il est encore possible de faire. Car c’est cela aussi la tempête, l’exaltation des passions, le désir de renouveau, mais également comme un bouquet de fleurs noires, la fin des illusions.

Avec: Martine Aballéa, Boris Achour, Jean-Michel Alberola, Pierre Ardouvin, Michel Blazy, Caroline Boucher, Xavier Boussiron, Marcel Broodthaers, Frédéric Bruly-Bouabré, Rodolphe Burger, Melanie Counsell, Johan Creten, François Curlet, Dominique Figarella, Roland Flexner, Jacques Fournel, Michel François, Douglas Gordon, Laurent Grasso, Hippolyte Hentgen, Fabrice Hyber, Valérie Jouve, Jacques Julien, Ann Veronica Janssens, Bertrand Lamarche, Claude Lévêque, Didier Marcel, Philippe Mayaux, Mathieu Mercier, Annette Messager, Ariane Michel, Marcel Miracle, Jean-Luc Moulène, Olivier Nottellet, Jean-Michel Othoniel, Florence Paradeis, Philippe Perrin, Paul Pouvreau, Philippe Ramette, Jean-Jacques Rullier, Franck Scurti, Alain Séchas, Jim Shaw, Sigurdur Arni Sigurdsson, Morgane Tschiember, Yan Pei-Ming

1 « A tempesteous noise of thunder and lightning heard » William Shakespeare, La Tempête, acte I, scène I, 1611.
2 « La tempesta », Giorgione, 1506, Huile sur toile conservée à la Gallerie dell’accademia de Venise (dite « L’orage » en français)
3 Juan Manuel de Prada, « La Tempête », édition Seuil, 2000.
4 « Les Aventures d’Alice au pays des merveilles », 1865 Lewis Carroll.
5 Allégorie de la caverne exposée par Platon dans le Livre VII de La République.
6 Charles Fourier (1772- 1837) philosophe français, auteur d’une doctrine sociale qui a marqué l’histoire du socialisme au XIXe siècle.
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www.crac.laregion.fr 
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